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Abel ou la traversée de l'Eden Lecture de Marie Balmary
Dans Abel ou la traversée de l'Eden c'est à une lecture psychanalytique des premières pages de la Bible que nous invite l'auteur. Mais peut-on interpréter les textes bibliques comme on interprète un rêve en psychanalyse ? Le récit mythologique est conçu comme le rêve collectif de la société qui le produit. Il faut toutefois revenir inlassablement au texte lui-même, un texte examiné dans sa langue originale et dans ses moindres détails et pour n'en manquer aucun (Un mot omis, un accord grammatical insolite, une lettre ajoutée, l'étymologie d'un nom propre) la lecture à plusieurs est favorable à ce que rien ne soit négligé. Alors se révèlent au lecteur des significations insoupçonnées, le texte reprend vie. Adam, Eve, Caïn, Abel... nous font pénétrer dans des histoires de famille, où se nouent, se dénouent, se faussent les relations de parenté, où se joue l'avènement d'un sujet humain. La relation à Dieu s'y trouve naturellement impliquée. « Traverser l'Eden », traverser le jardin, c'est affronter l'épreuve, telle celle de la naissance, à travers laquelle peut se constituer une humanité digne de ce nom. Une telle lecture remet évidemment en question certaines idées reçues, certaines images de Dieu.
Dans le chapitre La faute introuvable, elle relit le passage de la vie d'Adam et Eve, depuis Genèse I:27 jusqu'à Genèse IV:16, c'est à dire juste avant l'introduction d'un nouveau personnage. Son premier objectif était de répondre à la question souvent posée par l'enseignement traditionnel sans qu'il lui donne la moindre réponse : « Pourquoi le dieu de la Genèse refuse-t-il l'offrande de Caïn alors que celle d'Abel est agréée ? » En quelque sorte, le dieu peut-il être arbitraire ?
Chemin faisant, après avoir défriché chacun des dialogues, en particulier,
- celui d'Adam avec le dieu, (Genèse II)
- celui d'Eve et du serpent, (Genèse III)
- celui de Caïn et du dieu (Genèse IV),
elle constate que dans 2 de ces dialogues, les récits bibliques reprennent le schéma classique des mythes fondateur où le héros du récit doit affronter un monstre de l'autre sexe, pour parvenir à son accomplissement. Dans le cas d'Eve, il s'agit du Serpent, compris comme la puissance du dieu. En effet, jusqu'ici, dans l'ensemble du récit, n'existe de parole que celle du Dieu et celle de son image Adam. Eve accède à la parole dans son dialogue avec le serpent (le seul animal signalé comme parlant) décrit comme l'animal le plus avisé que Dieu ait créé. Par là même, elle accède à l'humanité. Alors, Eve vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence. La colère du dieu, en Genèse III:19 ne lui semble pas relever de la malédiction du fait du verset Genèse III:21 : « L'Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit. » Et que le mot faute n'apparaît qu'en Genèse IV:7 dans le dialogue entre Caïn et le dieu. Marie Balmary en tire l'idée que le je de l'humain naît du dialogue, i.e. de la constitution du couple je/tu qui n'existe pas avec le Transcendant avec lequel Adam entretient une relation fusionnelle analogue à celle de l'enfant en cours de gestation.
Elle est alors à même de répondre à la question initiale : « Pourquoi le dieu de la Genèse refuse-t-il l'offrande de Caïn alors que celle d'Abel est agréée ? » En scrutant le passage Genèse IV:1-7 Elle constate :
- Que la coupure en versets (inventée par Robert Estienne en 1533) ne rend pas justice au récit
- que la ponctuation introduite dans les traductions ne rend pas compte des articulations du récit
En effet, deux interprétations sont possibles du verset Genèse IV:5 : Soit, en effet, le dieu ne porte pas un regard favorable sur les offrandes, Soit, le récit prend en charge l'idée que Caïn se fait des évènements, auquel cas, il exprime le soupçon de Caïn que le dieu serait arbitraire.
Les théologies traditionnelles ne transmettent que cette idée que le dieu serait arbitraire alors que dans le texte hébreu, rien ne détermine cette option. En effet, Le verset Genèse IV:6 montre que Caïn n'est pas abandonné du dieu qui fait la démarche de s'adresser à lui et de lui proposer un choix éthique au verset Genèse IV:7. C'est là que le mot hattat qui signifie faute apparaît pour la première fois dans
- que le dieu est arbitraire,
- que le sacrifice d'Abel est plus efficace.
Elle en conclut que le péché originel n'est pas dans ce que l'homme fait, non plus qu'intrinsèquement lié à sa nature mais dans ce qui le menace.
La théologie féministe a fait un sort à ce passage biblique. Voici quelques glanes des erreurs contenues dans les traductions habituelles qui portèrent la misogynie religieuse. Etant bien entendu que le péché originel fut vite compris comme la faute d'Eve, on tâcha de remonter dans le texte pour montrer combien celle-ci était prévisible et combien la subordination des femmes était nécessaire :
- ezer (mot hébreu signifiant aide): Cette « aide pour lui-même » n'est pas un domestique, un assistant, un quelconque serviteur. Le mot ezer, employé en hébreu fait référence à un vrai partenaire. La Bible désigne souvent ainsi le secours venu du dieu (Exode XVIII:4 ; Osée XIII:9 ; Psaume XXXIII:20 ; LXX:6 ; CXV:9 ; CXLVI: 5).
- la côte d'Adam: dialogue d'Adam avec le dieu, où il réclame quelqu'un qui lui ressemble qui lui soit vis-à-vis et côte-à-côte, que le texte désigne par ezer, à savoir une aide, un secours. Cette interprétation du texte découle de la traduction correcte de Tsêlao qui ne signifie pas « côte » mais « côté » comme le montrent d'autres textes (le flanc d'une montagne en 2 Samuel XVI:13, le côté du tabernacle en Exode XXVI:20-35, les côtés de l'autel en Exode XXVII:7 et même les « ailes » du Temple en Ézéchiel XLI:5-26).


