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Faut-il manger des animaux (Magazine littéraire) 29/12/2010 | Éditorial | Joseph Macé-Scaron

Jonathan Safran Foer a été l'élève de Joyce Carol Oates à Princeton. Il est déjà l'auteur de deux romans majeurs, Tout est illuminé et Extrêmement fort et incroyablement près . Dans son dernier ouvrage, il met tout le poids de son talent littéraire au service d'un vibrant plaidoyer contre l'élevage industriel et l'abattage des animaux.

Cette année, les éditions Gallimard souffleront leurs cent bougies. Le Magazine Littéraire reviendra, tout au long de ces mois, sur cette aventure intellectuelle et éditoriale qui constitue sans doute le cours le plus intérieur de notre littérature contemporaine. Pour autant, il ne faudrait pas que cet événement en éclipse un autre : les vingt ans des éditions de L'Olivier, portées par Olivier Cohen, qui a su construire une maison à son image. Or, justement, L'Olivier publie, en cette rentrée de janvier, un livre exemplaire de sa démarche : faire connaître de jeunes auteurs, sélectionner le meilleur de la littérature américaine, provoquer le débat. Cet ouvrage est celui de Jonathan Safran Foer (1) : Faut-il manger les animaux ? Nous avons déjà souligné ici combien les écrivains disposent d'une bonne longueur d'avance - les philosophes restant des carnivores - sur la question des rapports entre l'humanité et l'animalité. La place de l'animal est à reconsidérer. Et, encore une fois, seule la littérature rend aux bêtes la parole qu'elles n'ont pas.

Jonathan Safran Foer a été l'élève de Joyce Carol Oates à Princeton. Il est déjà l'auteur de deux romans majeurs, Tout est illuminé et Extrêmement fort et incroyablement près . Dans son dernier ouvrage, il met tout le poids de son talent littéraire au service d'un vibrant plaidoyer contre l'élevage industriel et l'abattage des animaux. J'écris « plaidoyer », et déjà le mot se dérobe : car Safran Foer est plus dans la peau de Truman Capote que dans celle d'un avocat. Ce qu'il nous donne à lire et donc à voir n'est pas seulement juste : c'est, au sens propre, hallucinant. Bien sûr, l'actualité, avec la crise de la vache folle, ses destructions et ses bûchers d'animaux, a ouvert une large brèche dans les esprits ; mais il s'agit ici de bien davantage. Je ne suis pas sûr que, dans cet éditorial, il soit bienvenu de présenter des extraits de Faut-il manger les animaux ? et de s'appesantir sur les becs et les groins tranchés à vif, les yeux arrachés, les poux de mer... Vache, veau, porc, poisson, rien n'est épargné - c'est l'arche de Noé à l'envers. Pour ma part, je ne crois pas être sorti indemne de la lecture de cet essai. D'autant que les acteurs de ce massacre (ouvriers, bouchers, éleveurs, propriétaires...) ne sont pas sur le banc des accusés. Aucune moraline dans ces pages. Lorsqu'il doit tracer le portrait de l'un des tortionnaires, l'auteur écrit simplement : « Il parle fort et sans détour. Il est du genre à réveiller tout le temps les bébés qui dorment. » Tout est dit.

Si l'on s'attache à la question de l'industrialisation, on se souvient, comme l'a écrit Élisabeth de Fontenay, que ce sont les abattoirs de Chicago qui ont inspiré la division du travail à Henry Ford, antisémite notoire, adepte et ami d'Hitler. Voilà pourquoi Isaac Bashevis Singer, Elias Canetti et Vassili Grossman ont placé au coeur de leurs oeuvres « une interrogation pressante sur la manière pogromiste, nazie, qu'ont les hommes de traiter les bêtes ». Que nous apporte ce livre ? Bien plus qu'une défense et illustration du végétarisme. Un retour à ce que Blake appelait le « chant de l'innocence » de l'agneau par opposition à l'ordre terrible (fearful symmetry) du tigre. Dans une publication récente, Cécile Guilbert définissait ainsi ce champ trop souvent laissé en jachère : « L'innocence, cette contrée sans mémoire, d'où le mal est absent et qui n'a d'autre objet que la pure et indéfinie faculté d'être (2). » À ce souci, le romancier américain répond par une question : « La personne qui fait l'effort d'agir pour son innocence doit-elle vraiment être vue avec commisération ? » Son essai nous fera-t-il suffisamment honte pour que, comme le disait Kafka, le souvenir nous revienne ?

Joseph Macé-Scaron

http://tinyurl.com/329tf3z

Il devrait aussi être parlé de ce bouquin dans le prochain Masque et la plume consacré au livre, le 16 janvier (France Inter, 20h)
 

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